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L'amour est dans le vrai

 
L'amour est dans le vrai

C’était le 14 mars 2015. Ce jour-là, un simple tweet a remis en cause ma passion et, avec elle, mon identité entière. 

Il était environ 14h30. Accoudée devant mon écran d’ordinateur, je me demandais encore ce qui m’avait poussée à accepter de travailler en ce samedi ensoleillé. Je m’escrimais à faire fonctionner les quelques neurones qui avaient survécu au syndrome dit « de la glande post-bouffe » quand, à ma grande joie, le bruit caractéristique de la notification Twitter se fit entendre. Partagée entre la vantardise que procure le fait que quelqu’un puisse penser à moi et la peur qu’il s’agisse d’un énième abonnement de compte de pub, je me précipitai sur la page.

Le couperet tomba, comme un Ravanelli dans une surface de réparation.
Le verdict, sans appel, résonne encore aujourd’hui dans mes oreilles.
 

Quelqu’un avait osé. Après toutes ces années, finalement, j’étais dans la ligne de mire des snipers redresseurs de torts anonymes de la grande armée de l’internet. J’étais publiquement affichée comme une fausse supportrice
Sur l’instant, abasourdie et un sourire hésitant plaqué sur le visage, je crus à une blague. Une erreur, au pire, éventuellement une insulte gratuite. D’ailleurs, je ne m’en formalisais pas, et je vaquais à mes occupations, qui consistaient alors à consulter le top 10 des pires jours de la semaine. Mais, l’après-midi se déroulant comme seules le peuvent les après-midis solitaires, c’est-à-dire à la vitesse d’un Rudy Riou plongeant vers le ballon, le doute s’instilla dans mon esprit. Au fond, étais-je vraiment une vraie supportrice ? Que savais-je des résultats de la CFA ? Où étais-je pour la victoire contre Arsenal ? Me rappelais-je seulement du visage de Lamine Sakho ?

Je tentais de me rassurer : j’étais lensoise depuis si longtemps, tout de même, ne l’aurais-je pas vu, si je n’avais pas été une vraie ?

Pourtant… voilà quelque temps que je n’avais rien acheté à la boutique officielle du club. Et, si on y réfléchissait, j’avais raté quelques matchs lors de la saison, certains que j’aurais pu regarder, mais d’autres, pire que j’avais oublié ! Et à combien de matchs avais-je assisté ces dix dernières années ? Si peu !

Le temps passait et mon état ne faisait qu’empirer : l’incertitude avait glissé ses doigts crochus dans mon cerveau. D’un seul coup, ma conception du football vacillait, et c’est toute mon identité que je remettais en cause. Après tout, je serais sûrement la même personne si je n’étais pas une vraie supportrice. Etait-ce vraiment moi ? Avais-je, toutes ces années, tellement mystifié les gens sur ma passion sang et or que j’en étais venue à me mystifier moi-même ? Après tout, il me semblait que je pourrais très bien être une fausse supportrice.

Je rentrais alors chez moi, abattue et choquée, prête à me gaver de chocapic devant le ma… Oh. C’est vrai. J’avais prévu de regarder le match. En avais-je seulement le droit ?

J’allais annuler le visionnage du match avec un ami qui, selon toute vraisemblance, était un autre faux supporter, quand un reflet du soleil attira mon œil au fond de ma bibliothèque. Dans le cadre vieillissant, l’éternellement jeune Yoann Lachor me regardait depuis l’image figée sur le carton de cette photo dédicacée. Et, d’un seul coup, cela me revint.

Ces images de Bollaert un soir de 9 mai 1998, imprimées sur ma rétine de gamine, tournant encore régulièrement dans mon esprit après tout ce temps, cette écharpe portée fièrement au plus sombre des années de Ligue 2, ces matchs écoutés sur une minuscule radio, l’oreille collée aux enceintes, ces kilomètres en pleine semaine pour aller se geler dans une tribune venteuse du Stade Montpied.

Cette connivence avec les autres supporters, cet attachement profond à l’histoire familiale, ce paradoxe qui consiste à vouloir le dire à tout le monde tout en gardant sa passion intime et cachée. Mais surtout, surtout, cette émotion incontrôlable au coup d’envoi, cette vibration qu’il n’est pas possible d’expliquer rationnellement, et qui fait passer le fan de foot pour un fou auprès des gens bienheureux dont le bonheur de dépend pas d’une balle en cuir. Cette joie sauvage sur les buts marqués, ce désespoir infini sur les buts encaissés.

Le soleil disparut et le reflet avec elle, mais à moitié caché ente une babiole et une vieille tirelire, Yoann Lachor disait pour la cent millième fois « Pour Emilie, Bisous. » Finalement, cela n’avait plus d’importance. Au fond, j’étais une supportrice. Simplement. Ragaillardie, je m’assis sur le canapé, ouvris une bière, et allumai la télé.
L
es vrais savent. 

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